Où s'arrête le Parc des Virunga ? Ce que la commission sur les limites a révélé
Bornes disparues, terres réclamées, 490 hectares d'un côté et 3 400 de l'autre : ce qu'il faut retenir du 4e Café écologique sur les limites du Parc national des Virunga.
L'équipe Voix de la Nature · Samedi 31 octobre 2026 · 8 min de lecture
Le 16 octobre 2026, à l’Espace Virunga de Beni, le 4e Café écologique « Voix de la Nature » a posé une question qui divise depuis des décennies : où passe exactement la limite du Parc national des Virunga ? Pour y répondre, le café a réuni deux membres de la commission ad hoc créée par le gouverneur du Nord-Kivu (arrêté provincial n° 01/ES/062/CAB/GP-NK/2025 du 18 juillet 2025) : Méthode Uhoze, directeur des Relations extérieures du parc et expert en cartographie, et Kakule Kirimba Richard, vice-président de la société civile du territoire de Beni.
Voici ce qu’il faut retenir, expliqué simplement.
1. Les limites existent, mais on ne les voit plus
Le Parc des Virunga a été créé en 1925. C’est le plus ancien parc national d’Afrique. Ses limites ont été fixées par des textes de loi : selon Méthode Uhoze, il faut surtout se référer au décret royal de 1935, complété par l’arrêté royal de 1950. Ces textes existent et on peut toujours les consulter.
Le problème, c’est que sur le terrain, les bornes qui matérialisaient la limite ont disparu à de nombreux endroits. Pourquoi ? Les témoignages recueillis par la commission racontent une histoire étonnante. Après le départ des colons, une rumeur affirmait qu’ils avaient caché de l’or dans le sol et marqué les cachettes avec des bornes. Des gens ont donc déterré ces bornes pour chercher un trésor qui n’existait pas. D’autres bornes ont été détruites volontairement, pour effacer les traces de la limite.
Sans signes visibles, un agriculteur peut franchir la limite sans le savoir. Et quand les gestionnaires du parc interviennent, les tensions commencent.
2. Ce que disent les communautés
Pour Richard Kirimba, beaucoup d’habitants sont convaincus que les limites ont été déplacées. Leur argument : les terres données par les anciens n’allaient pas aussi loin. À certains endroits, des chefs coutumiers avaient reçu des présents en échange de terres. Ailleurs, rien de tel.
Certains récits remontent plus loin encore. Des anciens racontent que leurs familles vivaient dans les basses terres et qu’on les a fait partir à cause de la mouche tsé-tsé et de la maladie du sommeil. Ces terres ont ensuite été intégrées au parc. Aujourd’hui, la maladie a reculé, et leurs descendants voudraient revenir.
Mais Richard rappelle une règle de base : un témoignage, même sincère, reste une donnée à vérifier. « Tout ce qu’on nous raconte sur le terrain, est-ce que c’est vrai ? Non. On recueille des données pour aller les analyser. »
3. Comment la commission a travaillé
La commission a suivi trois étapes :
- Écouter : les chefs d’entité ont réuni leurs populations et transmis des « cahiers de perceptions » (Watalinga, secteur de Ruwenzori, Bashu, Beni-Mbau).
- Vérifier sur le terrain : relevés GPS, recherche des repères cités dans les textes.
- Analyser : confronter ce que disent les communautés, ce que dit le parc et ce que dit la loi.
Pour éviter qu’une voix n’étouffe les autres, quatre experts accompagnaient la commission : un de l’ICCN, un de l’Institut géographique du Congo, un de l’Université Chrétienne Bilingue du Congo (UCBC) et un du cadastre. Ces experts avaient été identifiés par les communautés elles-mêmes. La commission était présidée par le procureur, et comptait aussi des chefs coutumiers, des chefs de secteur, la justice et l’armée.
4. Les résultats : personne n’avait entièrement raison
C’est peut-être la leçon la plus importante du café. Selon Méthode Uhoze, « tout ce que la communauté disait n’était pas faux, et tout ce que l’ICCN disait n’était pas toujours vrai ».
Dans les zones analysées :
- environ 490 hectares devraient être rendus aux communautés par le parc ;
- environ 3 400 hectares devraient être rendus au parc par les communautés.
La limite légale est désormais clarifiée du mont Tshiaberimu, au-dessus de Kyavinyonge, jusqu’à la frontière ougandaise à Watalinga (Kichanga), ce qui couvre presque tout le territoire et la ville de Beni.
La commission a aussi classé les litiges en quatre familles :
- les repères coutumiers (anciennes pistes, villages, tombes), qui éclairent l’histoire mais ne sont pas des limites légales ;
- les erreurs du passé, là où l’ancienne démarcation n’avait pas respecté la loi et doit être corrigée ;
- l’ignorance : des gens qui franchissent la limite parce qu’aucun signe ne la montre ;
- le populisme politique : des promesses de « plaider pour vous » qui poussent à occuper des terres et qui ne sont jamais tenues, comme à Mayangose.
Attention : la commission avait pour mandat de clarifier les limites fixées par la loi, pas de les redessiner. Changer les limites, c’est le rôle du législateur.
5. Le vrai problème : le besoin de terre
Les deux panélistes sont d’accord sur un point : derrière la question des limites, il y a un besoin de terre. Selon Richard Kirimba, l’ancienne province du Kivu comptait environ 600 000 habitants en 1925. Aujourd’hui, le seul Nord-Kivu en compte plus de 7 millions. Toutes ces personnes ont besoin de champs, de bois et de braise.
Le parc a une autre difficulté : il se trouve à un jour de marche des grandes villes de la route nationale. Il subit donc directement les besoins de leurs habitants.
Faut-il alors réduire le parc ? C’est légalement possible : le Premier ministre peut modifier le décret. Mais Méthode Uhoze pose la question : « Si on réduit aujourd’hui, les gens ne vont pas cesser d’avoir des enfants. Il faudra encore réduire. Et quand on aura fini de réduire, qu’est-ce qu’on fera ? » Il rappelle aussi que le parc est site du patrimoine mondial de l’UNESCO, inscrit depuis les années 1990 sur la liste du patrimoine en péril, et site Ramsar pour ses zones humides autour du lac Édouard. Ces engagements internationaux comptent aussi.
6. Qui doit répondre aux besoins des communautés ?
Méthode Uhoze rappelle que le parc appartient à l’État congolais. L’ICCN n’en est que le gestionnaire. Le parc représente environ 800 000 hectares de terres qu’on n’a pas cultivées depuis 100 ans. Pour lui, compenser ce manque à gagner, c’est le rôle de l’État et de ses ministères (santé, éducation, agriculture), pas seulement du gestionnaire du parc.
Richard Kirimba va dans le même sens et parle de gouvernance. Il pose la question : qu’est-ce que l’État a mis en place autour du parc pour que les gens trouvent ailleurs ce qu’ils vont chercher dedans ? Il cite l’électricité stable pour réduire l’usage du bois, l’appui agricole, les agronomes dans les chefferies.
7. Ce que la salle a ajouté
Les participants ont enrichi le débat :
- Produire plus sur moins de terre : enseigner aux agriculteurs des techniques qui augmentent le rendement (le thème de la 3e édition) réduit le besoin d’aller dans le parc.
- La sécurisation foncière : qui donne les champs, et avec quels papiers ?
- Les droits et les devoirs : la société civile apprend aux communautés leurs droits ; elle doit aussi leur rappeler leurs devoirs.
- Le vide juridique : quand un animal du parc, par exemple un crocodile, tue ou blesse quelqu’un, aucune loi ne prévoit de réparation pour la famille.
Les recommandations du café
Les échanges ont fait ressortir cinq grandes recommandations :
- Une décision de l’État sur les suites du rapport de la commission : examiner une nouvelle loi sur les limites, avec des mesures d’accompagnement, et combler le vide juridique sur l’indemnisation des dégâts causés par les animaux du parc.
- Des mesures provinciales pour prévenir les violences autour du parc et créer un climat de confiance en attendant une solution durable.
- Matérialiser la limite clarifiée, accorder des moratoires adaptés aux cultures et garder un dialogue permanent entre le parc, les autorités coutumières et la société civile.
- Responsabiliser les leaders : poursuivre ceux qui vendent les terres du parc ou instrumentalisent la question, et inviter les leaders communautaires à résister à la manipulation.
- Accompagner les communautés : sécurisation foncière, droits et devoirs, et techniques agricoles plus productives sur de petites surfaces (voir notre série Cultiver sans détruire).
Et maintenant ?
Le parc prévoit de matérialiser la limite clarifiée et d’accorder des moratoires pour que les personnes qui cultivent à l’intérieur puissent récolter avant de partir, au lieu de voir leurs cultures détruites. La société civile prépare une note de plaidoyer avec les chefs coutumiers du Grand Nord, pour demander au Parlement une loi adaptée aux réalités d’aujourd’hui.
Les deux panélistes ont conclu de la même façon : on ne met ni l’homme ni la nature au centre. On cherche à les faire vivre ensemble. Comme l’a dit Richard Kirimba : « On ne conserve pas la nature pour la conserver. On la conserve pour les générations présentes et futures. »
Le Café écologique « Voix de la Nature » réunit chaque mois à Beni des experts, des acteurs de terrain et des citoyens autour d’une question environnementale. Vous voulez participer à la prochaine édition ? Inscrivez-vous.